
LES PELOTES D'UN HIBOU
Les hiboux rejettent leurs pelotes. En les analysant, on peut y déceler, par exemple, des poils de rat, des plumes de merle, des morceaux de cuisses de grenouille, bref des restes de festins inavouables. Décomposés et mis bout à bout, ces résidus permettent surtout de reconstituer la biographie du rapace nocturne qui fascine tant ces insomniaques en mal de rêves auxquels s’identifie l’auteur. Or les textes que voici s'apparentent à de telles pelotes : il s'agit en effet d'échantillons, que l’auteur a baptisés tour à tour épreuves (Les pelotes d’un hibou), péchés de jeunesse (La dérive des sentiments), poèmes d’amour (Marie Solitude) et questions sans réponse (Après nous les enfants), sans oublier le bilan provisoire à l’occasion de son cinquantenaire. A la relecture, ces textes lui ont renvoyé une telle image de lui-même, qu’il a fini par y tenir comme à la prunelle de ses yeux.
LES TOURS D’HORIZON
vingt épreuves
Au-delà des frontières linguistiques
Plaidoyer pour le bilinguisme
Esprit de clocher, odeur de bûcher
Le regard de Bruegel
En français dans le texte
La tour de Babel
Le profil de la France
Gentlemen et hooligans
Berlin en fête
Requiem pour la tilde
La découverte de l'Amérique
Le réveil de Sandino
La loi de Pinochet
L'avocat du diable
Le vent en poupe
La proie et l'ombre
Ni martyr, ni tyran
Rêve, réveil, révolte
Mon cinquantenaire
La vie, un cadeau et une mission
LA DERIVE DES SENTIMENTS
douze péchés de jeunesse
La dérive des sentiments est le titre d'un recueil
que j'ai fait imprimer à l'intention de mes amis
lors de mon trentième anniversaire, en mai 1988,
avec en exergue cette phrase de Montaigne :
« De toutes les belles actions humaines
qui sont venuës à ma connoissance,
de quelque sorte qu'elles soient,
je penserois en avoir plus grande part à nombrer
celles qui ont esté produites,
et aux siecles anciens et aux nostre,
avant l'aage de trente ans que après. »
(Essais, Livre I, Chapitre LVII)
Le recueil portait d'ailleurs comme sous-titre :
quinze poèmes d'errances, de souffrances
et d'espérances avant trente ans.
Depuis lors, en 1991 pour être précis,
Yves Simon a publié un roman sous le même titre.
Il ne saurait donc être question de plagiat,
ni de sa part, ni de ma part.
Je joins à ces poèmes ceux écrits
un an plus tard, en 1989,
année de mon dernier séjour
dans l'Amérique de Bolivar
avant La Rencontre.
Rio
Le lac Titicaca
Les Provinces-Unies de l'Ennui
La vallée du Paradis
L'homme de Cro-Magnon
Le désert d'Atacama
La voix de l'oasis
L'île de Pâques
Caracas
Teotihuacan
Palenque
La Havane
MARIE SOLITUDE
sept poèmes d'amour
La dérive des cœurs
L'autre moitié du monde
Les pierres et les plumes
Le pouvoir des cratères
Les quatre saisons
L'oiseau migrateur
La lune de miel
APRÈS NOUS LES ENFANTS
cent questions sans réponse
Qui a jamais été assez fou pour lire le mode d'emploi de la vie, ou laBible, peu importe, du début jusqu'à la fin ?
Qui a instauré la peine de mort pour tous ?
Qu'est-ce qui convainc le soleil de se lever tous les jours à l'heure prévueaux éphmérides, même par temps nuageux ?
Qui nous a promis le paradis si nous restions sages ?
Comment font ceux qui vivent dans l'erreur pour avoir l'âme en paix ?
Pourquoi ceux qui représentent Dieu avec une verrue sur le nez sont-ilscoupables de blasphème et pas ceux qui l'invoquent avant de mettre à sacune ville dite ennemie ?
Quelles contorsions Dieu doit-il faire pour reconnaître les siens ?
Le Saint-Esprit a-t-il été de bon conseil lorsqu'il a persuadé le Père deconfier son Fils à une Vierge ?
Qu'est-ce qui fait que la main de Dieu, voire la main invisible de l'offreet de la demande, a si bon dos ?
D'où l'homme tient-il le pouvoir de détruire en une seule nuit cette terreque Dieu a mis paraît-il six jours à créer ?
Quelle commission de censure a imaginé l'usage si impropre de lafeuille de vigne ?
A quelle école appartiennent ceux qui, sous un nom d'emprunt, peignentles ailes des papillons ?
Est-ce que l'amour du prochain aurait eu la cote plus basse si on avaitprésenté le Christ comme un simple mortel ?
Pourquoi l'Église compte-t-elle davantage de Ponce-Pilate que de Jésus-Christ ?
Si tous les hommes deviennent frères, n'est-il pas à craindre que lenombre de disputes d'héritage, voire de conflits fratricides, n'augmentetrès sensiblement ?
Qui compte les rayons de soleil pour pouvoir en donner à tout le monde,à chacun selon ses besoins, à chacun selon ses mérites ?
Pourquoi le premier venu avec un peu d'ambition se prend-il déjà pourNapoléon?N'est-ce pas qu'on ne trouve jamais le ciel aussi vide que lorsqu'on sesent vidé soi-même ?
Combien de détours les autos sont-elles censées faire avant d'arriver àla casse ?Comment Ève s'y est-elle prise pour ne pas avoir de belle-mère ?
Quel avenir nos parents ont-ils rêvé pour nous quand ils nous ontconçus ?
Le purgatoire n'est-ce pas de rencontrer les mêmes personnes jusqu'à lafin des temps ?
D'où sort, après la défaite, cette pulsion dans le cœur, irrésistible, defête ?
Comment s'y prend celui qui sème le vent pour faire récolter la tempêtepar son voisin ?
Pourquoi les bottins sont-ils si épais alors qu'une poignée de numérosnous suffit largement ?
Combien de tombes vides compte le cimetière de nos amis toujours envie mais perdus de vue à tout jamais ?
Quelle femme capricieuse les hommes ont-ils en tête quand ils parlentde l'éternel féminin ?
Les femmes excessivement belles se maquillent-elles pour cacher leurexcès de beauté ou cherchent-elles au contraire à nous crever davantageles yeux ?
N'est-ce pas une discrimination flagrante que les femmes vivent enmoyenne plus longtemps que les hommes ?
Les cannibales sont-ils forcément misanthropes ?
Les mots mordent-ils pour qu'on en ait peur ?
N'est-il pas réconfortant de savoir que, quel que soit le nombre devictimes d'une catastrophe, même si l’on manque de vivres et d'abris, il yaura toujours assez de mots pour tout le monde ?
Quels miracles seraient encore hors de portée si de toutes les larmesversées sur le sort de l'humanité on pouvait faire de l'eau potable ?
Combien de mortels une œuvre dite immortelle a-t-elle jamais sauvés ?
Quand le vilain petit canard a-t-il perdu l'espoir de devenir un jour unbeau cygne ?
Comment les chats font-ils pour faire croire aux souris qu'ilspoursuivent au fond le même objectif ?
Quel requin est assez malin pour proclamer une déclaration des droitsdu poisson vis-à-vis des pêcheurs et des filets dérivants ?
Qui doute qu'un requin, ayant reçu le don de la parole, puisse se fairepasser pour dauphin ?
A quel saint se vouent les hirondelles pour savoir que c'est l'automne ?
Si au commencement était le verbe, d'où sort à présent tout ce verbiage ?
Qui dépose chaque jour des fleurs sur les tombes des papillonsnocturnes morts aux aurores pour la beauté de la nature ?
Où les scorpions se procurent-ils leur venin à si bon compte?
Qui a fait oublier à l'homme ses origines animales au point qu'il estdevenu lui-même le plus redoutable des prédateurs ?
Pourquoi les oiseaux ne se vengent-ils pas davantage des avions pourviolation de leur espace aérien ?
Les poissons connaissent-ils au moins le nom qu'ils portent sur lesmenus ?
Quelles branches mortes se réincarnent dans les fleurs et lesquelles sontvouées au feu éternel ?
Quels contrôleurs aériens renseignent les pétrels de tempête sur la routeà suivre pour atteindre l'autre bout du monde ?
Pourquoi les raisins ont-ils l'air si mélancolique à l'approche desvendanges ?
Quel souvenir éclatant le diamant garde-t-il de sa vie de carbone ?
Pourquoi la police s'acharne-t-elle à faire pleurer le peuple ?
Pourquoi la loi, censée exprimer la volonté du peuple, ne parle-t-ellepresque jamais la langue du peuple ?
Qu'est-ce qui fait courir les gens qui doivent rester assis toute la journéepour répondre au téléphone ?
Est-ce de bonne guerre que la dernière des dernières a aussi pu êtreappelée la Grande et la Première ?
Pourquoi l'écrasante majorité de la population mondiale vit-elletoujours dans des conditions moyenâgeuses à l'époque de la conquêtespatiale ?
N'est-il pas révoltant que les plus pressés non seulement perdentroyalement leur temps, mais s'emploient en outre continuellement à nousfaire perdre le nôtre ?
Quand on aura enfin la preuve que la vie existe ailleurs que sur terre,qui restera-t-il pour en prendre ombrage ?
Qu'est-ce que la mort a donc à cacher pour qu'elle tienne secrets laplupart de ses rendez-vous ?
Qui oserait encore, vu ce qui est arrivé aux Indiens, vouloir prouver quela terre est vraiment ronde ?
Combien de citoyens du monde habitués aux hôtels cinq étoilessupporteraient de passer ne fût-ce qu'une seule nuit à la belle étoile ?
Pourquoi la haine ne se contente-t-elle pas de rendre aveugle maiss'acharne-t-elle aussi à crever les yeux au monde entier ?
Le monde étant devenu au fil des siècles un village, quoi de plus normalque l'esprit de clocher y règne à présent partout ?
L'Histoire avec H majuscule est-elle guère plus que ce prestigieuxmonument que nous avons élevé avec les débris de ses moments ?
Qui, sinon Nostradamus, nous dira jamais que ce qui est arrivé, devaitarriver ?Qui se souvient encore d'avoir tremblé, de peur ou d'émotion, devant ledrapeau rouge ?
Qui n'a pas rêvé un jour de vivre et de mourir comme un Peau-Rouge ?
Ne faudrait-il pas donner une prime spéciale à ceux qui quittent cemonde de leur propre gré avant qu'on ne se bouffe tous le nez ?
Pourquoi les amateurs du jeu de massacre prennent-ils un malin plaisirà remplacer les boîtes de conserve vides par des têtes bien pleines et bienfaites ?
Quelles constellations les becs de gaz aujourd'hui disparus ont-ilsrejointes ?
Que fera-t-on de nos souvenirs d'été ensoleillés quand le soleil se seraéteint ?Pourquoi les morts partent-ils tous sans un mot, sans un regard, commes'ils étaient fâchés avec nous à tout jamais ?
Quel loup ne se lèche pas les babines quand il entend prêcher la liberté ?
Qu'est-ce qui pousse les moutons à vouloir se rendre utiles au point dese laisser transformer en chandails et en gigots ?
Combien de victimes aurions-nous déjà sur la conscience si nos penséesétaient toujours suivies d'actes ?
Quel puissant séisme balaiera enfin tous vos pesants ismes ?
Ne garde-t-on pas toujours un cœur de cancre devant ce monde detableaux noirs, de légions d'honneur et de cours de justice ?
Nos fêlures ne sont-elles pas bien plus intéressantes que nosmécaniques ?
N'est-ce pas le comble de la suspicion d'aller fouiller dans le futur dequelqu'un ?
Par quel maléfice les rêves de quelques-uns se transforment encauchemars de tout un chacun ?
La vraie grandeur ne consiste-t-elle pas à avoir les pieds sur terre et latête dans les nuages ?
Qui disposera jamais d'assez de temps pour répertorier tous les sermentsd'amour éternel jetés aux oubliettes ?
Comment peut-on douter de l'existence de l'âme quand on voit lenombre de ceux qui vendent la leur tous les jours ?
Qui place avantageusement les primes dues par ceux qui ont pris uneassurance sur la vie éternelle ?
Est-ce en vous découvrant des racines que vous avez acquis la certitudequ'il fallait éloigner tous ceux qui pouvaient vous faire de l'ombre ?
Dans quelle strate géologique retrouvera-t-on la trace des merveilles denotre époque ?
N'est-ce pas à tomber raide mort de voir à quel point les complices del'empire millénaire ont la mémoire courte ?
N'est-il pas plus facile de s'occuper du salut de l'humanité que des'entendre avec son voisin ?
N'est-ce pas justice d'avoir condamné les perfectionnistes aupurgatoire ?
Comment se fait-il que le pommier, sous l'effet de l'ambition, veuilletout d'un coup produire des figues ou des raisins ?
D'où vient ce besoin de la moindre pierre d'avoir vue sur le ciel et de sesentir un peu la clé de voûte sans laquelle tout l'édifice s'écroulerait ?
Y a-t-il chose plus ardue au monde qu'être soi-même ?
Quelle récompense a-t-on prévue pour celui qui veut se connaître plutôtqu'être connu ?
Pourquoi les photos de nous ne flattent-elles quasi jamais l'image quenous avons de nous-mêmes ?
Qu'est-ce qui nous donne, parmi des personnalités souriantes, cet air detriste personnage ?
Quels héros sont assez présomptueux pour ne pas se sentir nuls à l'heurede leur mort ?
La littérature nous préserve-t-elle de la pourriture ?
Tout être n'est-il pas au fond une espèce en voie d'extinction ?
Comment se fait-il que deux êtres qui couchent ensemble toute leur vien'en font pas moins d'autres rêves ?Croyez-vous qu'on s'entendra mieux quand on parlera tous la mêmelangue ?
Quand on cesse de demander le pourquoi des choses, faut-il en conclurequ'on les a comprises une fois pour toutes ?
A combien de coups de chicote peut s'attendre celui qui passé quaranteans pose toujours des questions aussi idiotes ?